L’Agence internationale de l’énergie (AIE), dans son rapport Electricity 2026 – Analysis and Forecast to 2030, dresse le portrait d’un système électrique mondial en mutation rapide.
La demande mondiale d’électricité progresserait de 3,6 % par an en moyenne entre 2026 et 2030, soit près de 1 100 TWh supplémentaires chaque année, contre environ 700 TWh par an sur la décennie précédente
De manière schématique, le monde ajouterait, tous les ans, l’équivalent de la consommation annuelle d’un pays industrialisé de taille moyenne.
1. Une croissance mondiale tirée par l’Asie… et par l’électrification massive
Selon l’AIE, la demande mondiale passerait de 28 200 TWh en 2025 à 33 600 TWh en 2030. Une dynamique portée à près de 80 % par les économies asiatiques, la Chine demeurant le premier contributeur à la hausse, avec près de 50 % de l’augmentation mondiale. La Chine verrait ainsi sa consommation progresser en moyenne de 4,9 % par an d’ici 2030, soit un ajout d’environ 2 600 TWh sur cinq ans — un volume équivalent à la consommation actuelle de l’Union Européenne.
L’Inde suivrait avec une croissance attendue de 6,4 % par an, tirée par l’industrialisation, la climatisation et l’électrification des usages
Fait marquant : pour la première fois hors période de crise, la croissance de la demande électrique dépasserait celle du PIB mondial sur la période de projection
La production d’électricité devrait progresser au moins 2,5 fois plus vite que la demande énergétique totale, signalant un basculement structurel vers une économie électrifiée.
Les secteurs moteurs de cette montée en puissance de la demande :
- Les bâtiments (49 % de la hausse mondiale), notamment dû à la climatisation
- L’industrie (hors industries lourdes en Chine)
- Le transport, dont la part de la croissance doublerait avec la montée des véhicules électriques
- Les data centers et usages numériques, en forte accélération
Aux États-Unis, la demande progresserait d’environ 2 % par an, dont la moitié serait liée aux data centers. Cette dynamique traduit un phénomène où la numérisation et l’intelligence artificielle deviennent des facteurs macroénergétiques.
2. L’Europe : reprise lente, électrification sous contrainte
La demande d’électricité dans l’Union européenne devrait de son côté progresser d’environ 2 % à 2,3 % par an jusqu’en 2030, soit un rythme près de deux fois inférieur à la moyenne mondiale. Surtout, l’AIE estime que la consommation européenne ne retrouverait pas son niveau de 2021 avant 2028.
La contraction de 2022-2023, provoquée par le choc gazier consécutif à l’invasion de l’Ukraine, continue de produire ses effets sur l’appareil industriel européen. Les industries électro-intensives ont vu leur consommation reculer de 6 % en 2022 et 2023, et la reprise demeure modérée.
La demande européenne d’électricité devrait principalement être tirée par :
- les bâtiments (chauffage électrique, climatisation),
- les véhicules électriques,
- les data centers.
Contrairement aux États-Unis, l’industrie lourde ne constituerait pas un moteur majeur de demande à court terme. Cette divergence traduirait un double phénomène structurel :
- une désindustrialisation relative de l’Europe dans certains segments intensifs en énergie ;
- un différentiel de compétitivité lié aux prix de l’électricité et du gaz, encore élevés par rapport aux États-Unis.
3. Mix électrique : vers 50 % d’énergies renouvelables et nucléaire au niveau mondial
Selon le rapport Electricity 2026, côté offre, le basculement devrait également être historique. Les énergies renouvelables progresseraient d’environ 1 000 TWh par an jusqu’en 2030, le solaire photovoltaïque représentant plus de 600 TWh par an d’ajouts. En pourcentage, la production renouvelable devrait augmenter d’environ 8 % par an.
Avec le nucléaire, les énergies renouvelables devraient représenter environ 50 % de la production mondiale en 2030. Le nucléaire, après un record de production en 2025, devrait continuer de croître, principalement en Chine et en Inde.
Le charbon, bien qu’en léger déclin global sur la période, resterait la première source individuelle d’électricité en 2030.
En Europe, la trajectoire serait plus marquée :
- progression rapide du solaire et de l’éolien,
- recul structurel du charbon,
- déclin graduel du gaz.
4. Data centers : un choc électrique mondial
Les data centers constituent l’un des pivots du rapport. À l’échelle mondiale, la demande électrique liée aux data centers devrait augmenter fortement, contribuant de manière significative à la croissance globale. Aux États-Unis, ils expliqueraient environ 50 % de la hausse de la demande.
En Europe, la capacité installée devrait progresser rapidement, avec une croissance à deux chiffres par an selon nos analyses. Cette expansion pose un défi direct aux gestionnaires de réseaux : plus de 2 500 GW de projets (renouvelables, stockage, grandes charges) seraient actuellement bloqués dans les files d’attente de raccordement dans le monde.
L’AIE estime qu’un accroissement de 50 % des investissements annuels dans les réseaux, actuellement autour de 400 milliards de dollars, serait nécessaire d’ici 2030
5. Conclusion : une fracture énergétique stratégique
Deux dynamiques parallèles se dessinent :
- Le centre de gravité électrique mondial basculerait vers l’Asie.
- L’Europe se décarbonerait plus vite, mais avec une croissance plus faible.
Cette divergence pourrait devenir un enjeu stratégique majeur pour la compétitivité industrielle. L’AIE souligne que les écarts de prix de l’électricité persistent entre régions, ce qui accentue les pressions sur les industries électro-intensives.
Si la projection se confirme, le monde entrerait pleinement dans “l’âge de l’électricité”, mais selon des trajectoires régionales profondément différenciées.
L’Europe resterait pionnière en matière de décarbonation, mais risquerait d’être à la traîne en volume et en intensité industrielle électrique.